Quand comprendre ne suffit pas


 

« Je sais que je fais ça et pourquoi je le fais, pourtant je recommence. Mais pourquoi ?»

La dissonance entre cognition (je sais) et émotions (mais je n’arrive pas à faire autrement) n'est pas un échec, c'est le moment où l'on sait quel chemin prendre sans encore pouvoir s'y engager.

 

1. Comprendre ne suffit pas

Comprendre pourquoi nous fonctionnons ainsi ne suffit pas toujours à fonctionner autrement. La répétition n’est donc pas forcément un manque de compréhension. Quelqu’un peut répéter tout en ayant parfaitement conscience qu’il répète

« Je sais que je suis dépendante affectivement. Je sais d’où ça vient. Je sais que ma peur de l’abandon influence mes comportements. Je sais même que je répète certaines choses que j’ai déjà vécues. Et pourtant, quand l’autre s’éloigne, l’angoisse est toujours là, et je fais toujours une crise et je déclenche une dispute. J’ai toujours besoin qu’il soit présent. »

Ainsi, nous pouvons nous voir faire, savoir que nous fait mal mais le faire quand même, comme si nous étions à la fois spectateur et impuissant. Ce qui peut paraître incompréhensible lorsque c’est nous qui sommes aux commandes. C’est un peu comme si nous savions quel chemin il nous fallait emprunter, mais que nous persévérions à emprunter le mauvais, tout en sachant que ce n’est pas le bon chemin. Le GPS dit « faites demi-tour » : nous entendons la voix, nous savons qu'elle a raison, mais nous continue quand même.

2. Comprendre ce n’est pas ressentir

Pourquoi nous obstinons nous à prendre le  mauvais chemin ? Car c’est aussi le plus familier. Pour le système émotionnel, « mauvais » et « connu » ne s'opposent pas, le connu est ressenti comme sûr, même quand il fait mal. Nous ne choisissons pas le mauvais chemin par erreur, nous le choisissons parce qu’il rassure. Imaginez une route que vous connaissez par cœur : elle est rapide, pratique, et on l'emprunte presque sans y penser. Même si nous savons qu'une meilleure route existe, celle-ci demande de s'aventurer dans l'inconnu, et d'accepter la difficulté qui va avec. Alors nous retournons, presque automatiquement, sur celle que nous maîtrisons. Ce que nous fuyons, ce n'est pas le bon chemin, c'est sa difficulté et l'incertitude de ne pas savoir où il mène.

Ainsi, il existe parfois un décalage entre ce que nous savons et ce que nous ressentons, entre ce que nous avons compris et ce que nous sommes encore capables de vivre. Nous pouvons savoir qu’une relation ne nous convient pas et ressentir malgré tout un besoin viscéral de la préserver. Nous pouvons savoir que nous ne sommes pas responsables du bien-être de tout le monde et culpabiliser quand même. Nous pouvons savoir que nous sommes dignes d’être aimés sans condition et continuer à chercher constamment des preuves que nous le sommes. Nous pouvons comprendre notre peur de l’abandon et continuer à paniquer lorsque l’autre prend ses distances.

3. Deux niveaux de fonctionnement

Deux niveaux de fonctionnement coexistent. Le premier est verbal et réflexif : il raconte, relie, explique. Le second est implicite, corporel, émotionnel : il s'est construit avant les mots ou hors des mots (attachement précoce, expériences relationnelles répétées), et il réagit plus vite que la pensée. Quand l'autre s'éloigne, l'alarme est déjà partie avant que le « je sais pourquoi » n'ait le temps de se formuler. L'insight arrive après coup, comme un commentaire sur quelque chose qu'il ne gouverne pas.

La connaissance peut donc précéder le changement. Et parfois, le changement émotionnel est beaucoup plus lent que le changement intellectuel.

4. Comprendre ce n’est pas forcément avoir intégré

Nous pouvons avoir une compréhension extrêmement fine de notre propre fonctionnement sur le plan intellectuel. Nous pouvons savoir et donc avoir conscience de : ce que nous répétons, pourquoi nous le répétons, d’où cela vient, quels sont nos mécanismes de défense, quelles pensées sont irrationnelles, quels besoins se cachent derrière nos comportements. Et même si tout cela est le résultat d’un gros travail psychique, malgré tout, notre réaction émotionnelle peut continuer à fonctionner selon d’anciens repères. Le cerveau peut avoir compris quelque chose que le système émotionnel, lui, n’a pas encore intégré. C’est pour cela que comprendre ce n’est pas forcément avoir intégré.

5. Le piège de l'intellectualisation

Comprendre peut devenir une défense. Se nommer « dépendante affective » peut fixer une identité au lieu d'ouvrir un mouvement, et donner l'illusion du travail accompli alors qu’il n’est que partiel, car l'affect reste intact et tenu à distance. L’intellectualisation peut donner une impression d’élaboration Pourtant, on peut être capable de raconter son histoire avec beaucoup de cohérence sans pour autant avoir réellement transformé ce que cette histoire provoque en nous.

Par exemple : « Je sais que je cherche constamment à être rassurée parce que j’ai peur d’être abandonnée. » C’est une compréhension, qui relève de l’intellectualisation. Lorsqu’on ne sort pas de cela, l’intellectualisation tourne en rond et peut à la manière d’une défense, nous empêcher d’en sortir. Mais pouvoir progressivement vivre : « L’autre peut s’éloigner sans que cela signifie qu’il m’abandonne. Je peux ressentir l’angoisse sans avoir besoin de la faire disparaître immédiatement. Je peux rester en lien avec moi-même même lorsque l’autre n’est pas là. » relève davantage de l’intégration émotionnelle.

6. Intégrer et transformer l’émotion

Ce qui peut entraîner une répétition, ce n’est pas nécessairement le manque d’identification et de conscience de l’émotion en elle-même, c’est son manque d’incarnation. On peut identifier l’émotion sans pour autant réellement la ressentir pleinement et l’intégrer. Finalement, lorsque nous nous tournons toujours vers le même mauvais chemin, c’est pour éviter de ressentir certaines émotions, même si l’on souffre tout de même de la situation, nous tentons de nous protéger d’une souffrance pire encore. De cette façon, l’émotion n’est pas réellement incarnée et donc vécue. Dans cette idée, tant que l’émotion n’est pas réellement et pleinement vécue, elle ne peut pas être intégrée et transformée.

7. La thérapie

La compréhension, la conscience ou encore l’insight n’est pas inutile, c’est la première étape, mais elle est en effet insuffisante à elle seule pour provoquer le changement. Ce qui fait avancer n'est donc pas un savoir de plus, c’est de savoir, combiné à une expérience nouvelle vécue dans la relation. Ce que la tradition appelle « expérience émotionnelle corrective ». Et c’est ce que la recherche sur la thérapie confirme : l'alliance thérapeutique avec son thérapeute permet d’éprouver qu'on peut être en lien sans se perdre, exprimer un besoin sans que l'autre disparaisse ou punisse. Le transfert dans la thérapie devient alors un lieu de travail, la répétition se rejoue dans la séance et peut y trouver une autre issue.

La thérapie centrée sur les émotions aide à mieux identifier, vivre, accepter, exprimer, réguler et transformer ses émotions. Nous tolérons davantage les émotions que nous évitions auparavant et pouvons ainsi changer notre façon d’y réagir. La « mauvaise » route que nous avons l’habitude de prendre, permet d’éviter certaines émotions, ou du moins, elle est une tentative de les amoindrir. La seconde route, elle, nécessite d’éprouver pleinement les émotions que nous tentons de fuir, afin d’apprendre à mieux les tolérer, les accepter, et nous autoriser ensuite à les transformer afin de leur donner un sens et pouvoir y répondre autrement.

En thérapie, nous éprouvons une émotion afin de recevoir son information et de la rendre accessible au changement. Nous ne modifions pas nos émotions par le simple fait d'en parler, d'en comprendre les origines ou de modifier nos croyances. Le travail sur les émotions est paradoxal, car l’acceptation précède le changement. La souffrance émotionnelle doit pouvoir être acceptée et éprouvée. Ce n'est qu'à partir de ce moment-là que le changement interviendra. 

 

Si vous avez pensez avoir conscience d’un fonctionnement qui vous fait souffrir, mais que vous ne parvenez pas à faire autrement, ou que vous souhaitez en parler, n’hésitez pas à consulter.

LEXANDER, Franz et FRENCH, Thomas M., Psychoanalytic Therapy: Principles and Application, New York, Ronald Press, 1946.

BOWLBY, John, Attachement et perte, tome 1 : L'attachement, Paris, Presses Universitaires de France, 1978.

FREUD, Anna, Le Moi et les mécanismes de défense, Paris, Presses Universitaires de France, 1949.

FREUD, Sigmund, « Remémoration, répétition et perlaboration », in La technique psychanalytique, Paris, Presses Universitaires de France, 1953.

GREENBERG, Leslie S., La thérapie centrée sur les émotions, traduit de l'anglais par Christophe Billon, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2020.

LEDOUX, Joseph, Le cerveau des émotions, Paris, Odile Jacob, 2005..


Ambre Derrien

Psychologue clinicienne et psychothérapeute pour adultes à Baillargues et en Téléconsultation.

Vous pouvez pendre rendez-vous sur Doctolib

Suivant
Suivant

Le sens et le hasard