Le sens et le hasard
On dit qu’il n’y a pas de hasard. Mais finalement, à combien de hasards ne donnons-nous pas de sens, comparés à ceux que nous considérons comme des signes ?
1.Le sens de la vie
Selon Friedrich Nietzsche, notre existence est dénuée de sens. Albert Camus, dans cette idée, va plus loin et dit même que la vie est mieux vécue si elle n’a pas de sens. Pour lui, étant des êtres conscients, nous pensons que l’existence a un sens, mais nous savons que l’univers dans son entièreté n’a pas de sens.
Notre existence serait donc fondée sur une contradiction, que nous pourrions surmonter pour être plus en paix, en acceptant l’absurdité de l’existence selon A.Camus. Ainsi le sens de notre existence ne serait pas un sens qui viendrait de l’extérieur mais de nous-même. Ce serait bien la conscience elle-même qui chercherait à trouver un sens à notre existence. Ce qui nous différencierait notamment des autres êtres vivants.
2.Le sens de la souffrance
La souffrance, elle, selon Victor Frankl, cesserait de faire mal lorsqu’on la dote d’un sens. Certes, nous pouvons subir une situation, vivre un événement malheureux, nous n’avons que partiellement le contrôle sur notre vie et sur ce que nous sommes amenés à vivre. Pour autant, nous pouvons décider de la façon dont ces événements peuvent peser sur nous.
La souffrance, selon notre façon de l’interpréter et le sens que l’on décide de lui donner, peut être vécue différemment. Lorsque notre souffrance prend sens, elle peut être plus facilement supportable : si l’on sait pourquoi on souffre, ou si la souffrance nous ouvre à autre chose, ou encore si elle nous paraît être d’une certaine manière juste ou destinée, alors nous avons tendance à l’accepter plus facilement, voire à la sublimer pour en faire quelque chose de bien pour soi.
3.La synchronicité
Carl Gustav Jung définit la synchronicité comme une coïncidence signifiante entre un état psychique intérieur et un événement extérieur, sans lien de causalité entre les deux, contrairement au hasard pur, qui lui n’a pas de sens a priori. Ce n’est pas l’événement en soi qui porte le sens, mais la résonance qu’il trouve avec notre monde intérieur au moment où il survient.
Pour Jung, la synchronicité n’est pas simplement une interprétation qu’on plaque sur un événement neutre. Il existe, selon lui, un lien réel entre l’état psychique intérieur et l’événement extérieur, mais ce lien n’est pas causal (l’un ne provoque pas l’autre). C’est pour cela qu’il invente l’expression « principe de connexion acausale » pour décrire une relation qui existe, qui n’est pas le fruit du hasard pur, mais qui n’est pas non plus une causalité classique.
Les critères qui font une synchronicité selon Jung sont : une correspondance réelle et frappante entre l’état intérieur et l’événement extérieur, l’absence de tout lien causal explicable, que la charge de sens soit ressentie comme surgissant en même temps que l’événement, pas construite après coup.
4.L’apophénie
Klaus Conrad parle d’« apophénie » pour désigner la tendance à percevoir des connexions et du sens dans des données aléatoires. C’est un phénomène qu’il a observé dans la schizophrénie, mais qui désigne notamment un mécanisme ou biais cognitif normal (on le retrouve dans la paréidolie : voir des visages dans les nuages). Ce qui peut donc expliquer pourquoi nous sommes biologiquement enclins à faire des liens même là où il n’y en a pas.
5.Les statistiques
Les statisticiens Persi Diaconis et Frederick Mosteller ont formalisé ce qu’ils appellent la “loi des très grands nombres” : avec un nombre suffisamment élevé d’événements possibles dans une vie (des milliers de rencontres, de dates, de mots, de pensées), il devient statistiquement certain que certains d’entre eux vont coïncider. Non pas malgré le hasard, mais justement à cause de lui. Ce n’est donc pas la coïncidence qui est improbable, c’est notre incapacité à nous représenter combien d’occasions de coïncider nous traversons chaque jour. C’est à dire que plus le nombre d’événements possibles dans une vie est grand, plus il devient probable que certains d’entre eux coïncident, par pur hasard mathématique. Mais comme on ne se représente pas ce nombre gigantesque d’occasions de coïncider, chaque coïncidence individuelle nous paraît improbable et c’est cette impression d’improbabilité qui nous pousse à y chercher un sens plutôt qu’à l’attribuer au hasard.
6.Le biais de sélection rétrospectif
On ne compte jamais les milliers de dates, de mots, de rencontres qui ne font pas écho. Notre mémoire ne retient que les correspondances, jamais les non-événements ce qui crée une illusion statistique : l’impression que les coïncidences sont rares et donc habitées de sens, alors qu’elles sont en réalité la norme mathématique dans une vie riche en événements.
7.Psyché et matière
Malgré ce que les statistiques nous enseignent sur notre tendance à surestimer le sens des coïncidences, la lecture de Jung va plus loin. Comme expliqué précédemment, une synchronicité au sens de Jung, ce n’est pas simplement une coïncidence que l’on interprète.
Jung émet l’hypothèse que psyché et matière ne seraient pas deux domaines séparés mais deux faces d’une même réalité, ce qui permettrait au sens lui-même de fonctionner comme un principe d’ordre dans le monde, au même titre que la causalité.
8.Le sens que l’on donne
Finalement : coïncidence ou signe, lien réel ou « imaginé » ou encore hasard ou sens externe, nous ne le savons jamais avec certitude. Et peut-être que cette incertitude n’est pas un problème à résoudre, mais un espace à habiter. Car ce qui importe n’est pas tant ce qu’est un événement en soi, que ce que nous en faisons. Le sens n’est pas toujours une donnée que l’on découvre, cachée derrière les choses : il arrive souvent que ce soit une construction, un choix, un acte.
Pour Victor Frankl, le sens n’est jamais donné, il est à trouver, et cette recherche est elle-même un acte thérapeutique. Trouver du sens n’est pas une opération intellectuelle abstraite, c’est un travail. C’est précisément ce que proposent les approches thérapeutiques centrées sur la narration : nous ne sommes pas les spectateurs passifs d’une histoire déjà écrite, nous sommes les auteurs de celle que nous choisissons de raconter à partir de ce qui nous arrive.
C’est là tout l’enjeu d’un travail thérapeutique : non pas trouver LE sens caché d’un événement, mais explorer ce qu’il peut devenir pour nous, quel espace il ouvre, quelle histoire il permet de continuer à écrire. Les outils projectifs, en particulier, offrent un support précieux à cette démarche : ils ne prédisent rien, ils n’imposent aucune signification extérieure, ils créent un espace où l’on peut mettre en mots, en images, en symboles, ce qui résonne déjà en nous.
9.Vérité ou mensonge
Donner du sens à un événement n’est donc pas se mentir. Nous ne percevons jamais la réalité telle qu’elle est en soi, mais toujours à travers le filtre de notre regard, de notre histoire, de notre sensibilité. C’est ce que les théories constructivistes, notamment chez Paul Watzlawick, appellent “l’invention de la réalité” : nous ne saisissons pas le monde objectif, nous construisons celui que nous percevons. Il n’existe donc pas, d’un côté, une vérité objective et, de l’autre, nos illusions subjectives : notre réalité perçue est la seule réalité à laquelle nous ayons jamais accès. Le sens que l’on donne à un événement n’est pas moins vrai qu’un autre, c’est notre vérité.
Si vous avez besoin de mettre du sens sur ce qu’il vous arrive, ou que vous souhaitez simplement raconter votre histoire et poser des mots sur votre vécu, n’hésitez pas à consulter.
CAMUS, Albert, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942.
CONRAD, Klaus, Die beginnende Schizophrenie: Versuch einer Gestaltanalyse des Wahns, Stuttgart, Thieme, 1958.
DIACONIS, Persi et MOSTELLER, Frederick, « Methods for Studying Coincidences », Journal of the American Statistical Association, vol. 84, n° 408, décembre 1989, p. 853-861.
FRANKL, Viktor E., Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie, Paris, J’ai lu, 2013.
JUNG, Carl Gustav, Synchronicité et Paracelsica, Paris, Albin Michel, 1988.
NIETZSCHE, Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883-1885.
WATZLAWICK, Paul (dir.), L’invention de la réalité : comment savons-nous ce que nous croyons savoir ? Contributions au constructivisme, traduit de l’allemand par Anne-Lise Hacker, Paris, Seuil, 1988.
